11Mémoire.S Biographies

Biographie illustrée

Ensemble, quoi qu'il arrive

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J’ai toujours aimé raconter. Peut-être parce que mes parents ne parlaient pas beaucoup et m’ont laissé en héritage une histoire pleine de lacunes. Alors, du peu qu’ils ont évoqué, j’aime me souvenir.

À l’heure où je commence le récit de ma vie, je me sens rempli de mots qui se bousculent un peu, tant je ne veux rien oublier, rien soustraire à la vérité. Ma vérité. Bien plus qu’un exutoire à la solitude que je côtoie, ce livre est la promesse que je veux tenir, à tout prix, de tisser le lien entre ceux qui vivent et ceux qui sont partis, tous ces êtres aimés qui m’ont donné le goût de la vie et des autres.

Le temps de la guerre

En naissant à Boulogne-Billancourt le 8 octobre 1939, j’ai donné au début de ma vie une toile de fond assez triste, puisque la guerre a doublé mes premières années. Au moment de l’exode, en mai 1940, j’avais huit mois. J’ai parcouru les routes avec les milliers de gens fuyant l’armée allemande mais je n’en ai bien sûr aucun souvenir. Tout ce que j’en sais m’a été raconté par ma grand-mère Valentine.

Dès le début de la guerre, mon père avait été mobilisé. Ma mère travaillait à l’usine Renault de Billancourt, sur l’île Seguin, probablement à la chaîne, puisqu’elle n’avait pas de métier. Ma grand-mère avait suivi sa seule fille, comme il était coutume de le faire à l’époque. Avoir une fille représentait une sécurité pour les vieux jours puisque l’on était sûr qu’elle s’occuperait de ses parents âgés. À l’usine Renault restaient principalement des femmes seules avec enfants, à qui la direction a proposé de monter dans certains de ses cars pour tenter de rejoindre le sud de la France.

Ma mère, ma grand-mère et moi nous sommes embarqués tous les trois dans ce gigantesque exode. Dès que les avions allemands volaient en rase-mottes au-dessus des routes, tout le monde se cachait dans les fossés. Puis on remontait dans le car, encore empli de la peur du bombardement que l’on venait de subir, on espérait avancer plus vite, on tergiversait sur les directions à prendre, on cherchait de quoi se nourrir et, notamment, du lait pour moi. Je passais de bras de femme en bras de femme, ce qui fera dire plus tard à ma grand-mère, avec son incroyable accent chti : « Hein min fiu, sûr qu’t’aimes les femmes ! C’est pas qu’j’sois pour mais j’comprends, pasque pendant l’exode t’étais l’seul gamin avec trente femmes, et t’es passé de bras en bras ».
Elle justifiera ainsi une de mes incartades, apprise je ne sais comment.

Nous n’avons jamais pu rejoindre les Landes, comme c’était prévu. Nantes et Saint-Nazaire ont essuyé plusieurs bombardements. Les routes étaient noires de monde ou coupées. À peine arrivés en Vendée, nous avons repris la direction de Paris.
Mon père a été démobilisé, car il me semble qu’il avait été blessé, et c’est à ce moment-là que mes parents ont dû déménager à Montreuil. Je ne sais plus quelle activité mon père avait pendant l’occupation. A-t-il travaillé dans une des usines réquisitionnées pour faire tourner la machine de guerre allemande ? Je l’ignore, mais je sais qu’il y avait du travail en France et encore plus après, au moment de la reconstruction du pays, comme à la Snecma, créée à la Libération, où mon père rentrera dès 1945. On m’a dit que, pendant la guerre, il avait intégré la défense passive, qui s’occupait bénévolement de la protection de la population. Elle recensait les lieux pouvant servir d’abris ou informait sur les conduites à tenir en fonction de l’attaque perpétrée.

Certains autres souvenirs précis prennent forme dans mon esprit, dont je sais que ma propre mémoire les a enregistrés et qu’ils ne m’ont pas été seulement racontés. Dès que la sirène sonnait à Montreuil, tous les habitants du quartier descendaient dans l’abri aménagé dans la cave d’un bâtiment du HLM où nous vivions. Je retrouvais là des tas de copains et je n’ai pas le souvenir d’une grande anxiété. Nos parents, certainement, redoutaient des pertes et des morts mais nous, les jeunes, ne trouvions rien de mieux à faire que de jouer à la guerre ! Il faut dire que nous étions habitués à voir de près une dizaine de soldats allemands, montant la garde derrière des barrières, en face de notre école maternelle de la Boissière, dans les hauts de Montreuil, et que, même si nos parents ne nous montaient pas la tête contre ces soldats, nous savions instinctivement distribuer les rôles des bons et des méchants.

Le rationnement et la difficulté du ravitaillement faisaient partie du lot quotidien des Français. Pour améliorer l’ordinaire, mes parents se rendaient fréquemment avec Lucien, le plus jeune frère de mon père, dans une ferme du Loiret, à Courcelles, près de Pithiviers. Une nuit, alors qu’ils n’étaient pas encore rentrés de leur périple, une bombe est tombée sans exploser sur notre HLM dans le bâtiment juste en face du nôtre, fracassant la partie donnant sur les cuisines, du septième étage jusqu’au second, et restant là, fichée dans le sol. Nous avons seulement entendu un bruit effroyable et constaté l’ampleur du trou qu’elle avait laissé dans le bâtiment.
Mon oncle Robert, un des frères de ma mère, vivait au-dessus de chez nous avec sa femme et ses deux filles. Comme tout le monde, il a entendu le bruit et s’est précipité dans l’escalier. Seule, ma grand-mère, complètement sourde, n’a pas pris la mesure du danger. Elle portait, uniquement dans la journée, un appareil auditif composé d’un énorme accumulateur coincé dans une ceinture et de deux gros écouteurs pour les oreilles. La pauvre réussissait à entendre, mais ce qu’elle pouvait s’énerver avec tout cet attirail ! Non appareillée pendant la nuit, elle avait bien été secouée par la bombe tombée à cinquante mètres, sans être capable d’identifier vraiment de quoi il s’agissait. Quand elle l’a compris, elle a commencé à engueuler mon oncle, comme s’il était un enfant : « Jeune arsoulle, t’es pos même venu me chercher en passant, t’as eu tellement peur qu’t’es descendu directement sans m’réveiller, espèce de drissard ! Mais la peur n’évite pos l’dinger ! ».
Elle possédait une autorité à laquelle il n’était pas toujours bon de se frotter.

Si son caractère produisait des étincelles, j’ai aussi le souvenir d’autres éclats, lors de la nuit du 18 avril 1944. J’avais quatre ans et demi et ce que j’ai pris pour un très beau feu d’artifice a constitué un sinistre tragique sur le territoire de Noisy-le-Sec. « Venez voir, ont appelé les voisins du cinquième, les alliés bombardent la gare de triage ! ».
De leur balcon, nous avons assisté en direct au pilonnage de la gare. Située sur le réseau de l’ancienne compagnie de l’Est, elle constituait un nœud stratégique, à la fois par sa gare de triage et son dépôt, l’un des plus grands de la région, regroupant les trains partant pour l’Allemagne, notamment ceux de marchandise dont on savait qu’ils ne servaient pas tous à transporter du matériel. Les alliés, peu de temps avant le débarquement, avaient commandé un bombardement massif de cette gare mais les avions anglo-saxons, pour éviter les tirs de la DCA allemande, volaient assez haut, ce qui a considérablement altéré la précision de leurs tirs. Les deux tiers de leurs bombes ont atteint la population civile, tuant plus de quatre cent cinquante personnes, en blessant d’autres ou les transformant en sans-logis. Vingt petites minutes ont suffi pour réaliser ce carnage, aux conséquences effroyables pour la population de Noisy-le-Sec.

Je n’ai aucun souvenir de la Libération. Elle s’est seulement traduite pour moi par le retrait des barrières devant mon école, une plus grande facilité pour y entrer et la disparition des soldats allemands. Je pouvais désormais sortir mon chien dans la cour du HLM. J’ai compris que la guerre était finie par ces simples signes.
Rétrospectivement, je ne suis pas mécontent d’avoir traversé cette époque abominable. Elle m’a planté dans la vie, avec la conscience que celle-ci est totalement éphémère.

Mon père, le silencieux

Daniel, Léonce, Charles : je suis arrivé sur terre arrimé aux prénoms de mes parents.
Celui de mon père, Léonce, un prénom rare, et celui de ma mère, Charlotte, dérivé dans sa version masculine. À la fois lion, si je me réfère aux origines du prénom Léonce et homme fort pour Charles, porté par de nombreux rois. Cela laissait augurer un bel avenir !
Léonce V. était beau gosse et reconnu comme tel. Grand, mince, les yeux bleus, il avait un visage ouvert et une expression bienveillante. Pourtant, derrière cette façade avenante, j’ai le souvenir d’un père qui ne parlait pas beaucoup.
Il ne m’a jamais rien raconté sur sa famille. Je ne connais pas même le prénom de ma grand-mère ou de mon grand-père dont j’ai seulement vu une photo. De quel milieu social venaient-ils, tous ? À l’époque, quand on vivait dans le Pas-de-Calais, il était coutume de travailler à l’usine, de père en fils, ou dans les carrières de pierre et de marbre de la région. La famille paternelle habitait Marquise, une commune entre Boulogne-sur-Mer et Calais, dotée d’une grande usine métallurgique où tous les gens du coin étaient embauchés. Mon père moulait des pièces pour l’aviation à la fonderie. C’était un travailleur invétéré.
Il était l’aîné d’une grande fratrie de sept ou huit enfants. Son père est mort peu de temps après que sa femme s’était enfuie à Lille en abandonnant tous ses enfants. Une femme qui prend cette liberté, c’était peu courant ! Léonce s’est retrouvé chargé de toute la fratrie. Son petit frère, Lucien, avait dix ans à la mort de leur père. Il a grandi avec moi, de sept ans son cadet, et nous avons partagé de nombreuses balades en tandem, qui nous ont conduits de Boulogne-sur-Mer à Paris et m’ont inoculé pour toujours une passion dévorante pour le vélo. Lucien était comme mon frère aîné et je l’appelais d’ailleurs tonton grand frère.

Mon père, lui, était passionné de chasse. Il a vécu dans le milieu des chasseurs, où il occupait une place de choix car il possédait un redoutable coup de fusil. Toute la semaine, il pouvait nourrir la famille avec les lapins, les lièvres ou les oiseaux qu’il avait tirés à la chasse. La vie n’était pas facile dans ces corons aux maisons ouvrières en brique rouge, agrémentées d’un petit potager à l’arrière. Il fallait trouver le moyen de compléter les maigres salaires. Avec son frère Gilbert, dont il était très proche, mon père arpentait dès cinq heures du matin les bois, les immenses pâtures ou les bords de mer pour chasser tout le gibier qu’ils pourraient mettre dans les assiettes de la famille.
Il aimait se retrouver dans la nature, encore plongée dans la nuit, et voir pointer le petit jour sur la campagne ou les falaises de la Côte d’Opale. Il aimait affronter la nature, dans son dénuement, à la loyale, et il ne portait pas dans son cœur la grande chasse des bourgeois, déployant tout un équipement, leurs attelages, leurs chiens et leurs cors, pour mettre au sol un cerf ou un sanglier.

Mon père, en fait, n’appréciait pas beaucoup les bourgeois, quoi qu’ils fassent. Il était sympathisant communiste, ce qui me vaudra par la suite une occupation toute trouvée le dimanche.
J’observais mon père dans un vrai partage, cher au communisme, lorsqu’il retrouvait ses amis dans le nord, autour d’une table de café où ils sirotaient une bière ou un genièvre, l’eau de vie du coin. Chacun payait sa tournée, selon les traditions de là-bas. C’étaient des Léonce par ci, Léonce par là ; il était très reconnu par ses amis et occupait une place particulière, je ne sais pas vraiment pourquoi, peut-être à cause de son bon coup de fusil ou des responsabilités qu’il avait courageusement endossées, après la disparition de ses parents.

Alors, je ne comprenais pas bien pourquoi celui qui semblait reconnu par ses amis s’effaçait autant devant sa femme. Enfant, cela ne m’a pas vraiment gêné mais plus je grandissais moins j’acceptais de le voir se soumettre. Je me disais que je ne serais jamais comme cela plus tard, dominé par ma femme.
Cette domination était visible dans de menus détails de la vie quotidienne. Mes parents lisaient Le Parisien et je revois ma mère, le soir, déposer sur un coin de meuble l’exacte somme pour que mon père achète ce journal le lendemain. Pas un sou de plus ! Mon père n’avait pas d’autre argent de poche ! Cela m’est resté et je l’ai interprété comme une certaine forme de domination. Ma mère avait un caractère très fort, tandis que mon père était plutôt doux et clément, ne me disputant jamais spontanément mais seulement quand ma mère le lui avait demandé.

Il est vrai que dans les couples de cette génération, chacun occupait un rôle bien dévolu. Les mères se consacraient aux enfants et à la maison, les pères trimaient au boulot. Le travail régissait effectivement la vie du mien. Comme nous habitions sur les hauts de Montreuil, il prenait un des premiers bus à six heures moins le quart pour rejoindre la station de métro Mairie de Montreuil, se rendait jusque Havre – Caumartin en métro, rejoignait Saint-Lazare à pied et s’engouffrait dans un train le conduisant au Stade, à Colombes. Il finissait son périple à pied et arrivait, une heure et demie après son départ, à la Snecma, une grande usine spécialisée dans la fabrication de moteurs pour l’industrie aéronautique et spatiale. Le soir, il parcourait dans l’autre sens les voies ferrées, les quais de gare, les couloirs de métro, et rentrait à dix-neuf heures à la maison. Pendant trente ans, ce trajet a régulé sa vie, l’a asservi et rendu silencieux.

Mémé Tine

Mgrand-mère Valentine a mis en moi une force incroyable et je continue, à soixante-dix-sept ans, à la vénérer et à vouloir être enterré avec sa photo.
Valentine L., née en 1874, était une maîtresse femme. Il faut dire qu’elle en avait vu de toutes les couleurs. Les deux guerres. La perte de son premier mari, avec lequel elle avait eu son fils Eugène. Le suicide de son second mari, le père de Robert, René, André et Charlotte, ma mère. La mort, à la fin de la guerre, de son fils André, mon parrain que je n’ai pas connu.
Elle s’est relevée de tout cela, je ne sais pas vraiment comment. Je me souviens que le suicide du père de ma mère n’a pas été versé au grand silence des secrets de famille. Ma mère était montée à l’étage et avait trouvé son père mort, la corde au cou. Elle l’a raconté un jour simplement, devant moi, et cela m’a marqué.
La veuve Valentine était une femme reconnue à Hydrequent, le petit village où la famille vivait. Là encore, les corons constituaient des îlots de brique rouge, parsemés dans un paysage ponctué de terrils noirs et de mines de charbon. Les gens buvaient beaucoup et, dans le bar tenu par la famille, il ne se passait pas un samedi sans bagarre.
Au bistrot était adjointe une piste de danse, sous une grande toile ou un hangar et, tous les dimanches, il s’y tenait un bal. Valentine servait au bar avec ses fils, de grands gaillards tout en muscles, et un dénommé Titine, un balèze connu au village comme le loup blanc, promenait ses biscotos et faisait office de videur quand il y avait du grabuge au bal.

Ma grand-mère était une femme d’action et il fallait que cela marche, au propre comme au figuré ! On m’a raconté qu’elle n’hésitait pas à parcourir à pied les quinze kilomètres séparant son village de Boulogne-sur-Mer, armée d’un grand diable, sur lequel, au retour, elle rapportait du poisson. Pas le temps de s’asseoir sur une caillele, comme elle disait. Elle parlait le chti du Pas-de-Calais et nous avons eu de formidable dialogues. « Assis-te sur une caillele et ferme et’ gueule ! », me disait-elle parfois. Cette phrase m’est restée.

Comme j’étais le premier de ses petits-fils, nous avons eu une relation privilégiée. Elle a beaucoup vécu avec nous, chez son unique fille, et Mémé Tine a toujours été pour moi une grand-mère idyllique. Peut-être un peu moins, le jour où j’ai appris qu’elle avait fait acte d’autorité en allant flairer à quoi ressemblait la jeune fille que j’aimais, et surtout sa famille, des Italiens de Nogent. Les Italiens n’étaient pas bien vus à l’époque. Que venaient faire chez nous ces anciens occupants, alliés aux Allemands pendant la guerre ? Voilà ce que les gens pensaient. Mémé Tine a obligé son fils Robert à la conduire en voiture chez les parents de Carla. Elle a sonné à la porte et a lancé la bouche en cœur : « Et il paraît qu’elle fréquente mon pti fiu, votre fi ? ».
Un tel comportement est tout de même incroyable et je m’en suis offusqué dès que je l’ai appris le lendemain par Carla.
Rien n’arrêtait ma grand-mère et sa force mentale était à toute épreuve. Ma mère avait de qui tenir, seule fille de la fratrie, ayant grandi entre ses frères costauds et sa mère omnipotente. Il lui a fallu trouver sa place et, en fin de compte, elle a beaucoup copié Mémé Tine et son sens de l’autorité.

La sévérité de ma mère

C’est difficile de décrire ma mère physiquement parce que cela fait un bail qu’elle est partie. On disait qu’elle était belle fille. Elle avait trois ans de moins que mon père, ce qui ne l’empêchait pas de tout contrôler à la maison. C’est elle qui tenait fermement la bourse.
Pour prendre l’autobus, il fallait avoir une carte, poinçonnée à chaque trajet par le poinçonneur. Mon père allait l’acheter tous les samedis et je me souviens que ma mère lui laissait, comme pour l’achat du journal, l’exacte somme et pas dix centimes de plus pour aller boire un coup. C’est sûr qu’il n’a jamais dû faire de halte sur son parcours pour se rincer le gosier ! Mon père s’en moquait, je crois. Il travaillait et rapportait sa paie ; elle gérait les finances familiales. Peut-être que tout cela l’arrangeait bien, au fond, car je ne l’ai jamais entendu se plaindre. Du moment qu’il avait à la maison son café arrosé d’eau-de-vie, qu’on appelle la bistoule, dans le Nord.
Comme elle voulait tout contrôler, ma mère a cru certainement bien faire en m’interdisant souvent d’aller jouer dehors avec les copains du HLM. Elle désirait faire de moi un enfant modèle. Je juge maintenant qu’elle a été trop sévère et que mon enfance a parfois été difficile, vis-à-vis de mes copains qui goûtaient une certaine liberté. J’étais jaloux d’eux.

Pas de sortie après l’école, pas de colonie. Mes parents avaient sans doute la prétention de bien élever leurs enfants et il semble qu’ils aient été le couple le mieux classé de notre quartier, en ce qui concernait l’éducation. C’est vrai que l’on voyait un peu de tout, à l’époque, notamment des voyous pas très recommandables, dans le HLM ou les quartiers comme celui de Boissière, à Montreuil. Ma mère avait certainement peur que son fils tourne mal mais je jugeais injuste le fait de rester enfermé, même si j’avais conscience de vivre dans une des familles les mieux « tenues ». Lorsque je côtoyais les autres enfants, je voyais bien que cela ne se passait pas chez eux comme chez moi. Aujourd’hui, avec le recul, je trouve finalement que mes parents m’ont donné une bonne éducation, avec certaines valeurs essentielles.

Je rattache davantage la tendresse de l’enfance à ma grand-mère qu’à ma mère, qui avait la main leste plus que caressante !

Mémé Tine a vraiment fait toute la différence. Lorsqu’elle me voyait pleurer, elle venait aussitôt me consoler et me câliner. Dès que je n’allais pas bien, elle le sentait. Elle arrondissait les angles, compensait ce que mes parents ne donnaient pas. Je crois que je n’en avais pas réellement conscience et que je trouvais cela normal. Le temps passant, on s’aperçoit de la beauté des êtres et, à chaque fois que je parle de ma grand-mère, je me rends compte que c’est une chance incroyable qu’elle soit restée vivre avec nous jusqu’à la fin de sa vie.

Nous avions une réelle complicité. J’ai dormi dans le même lit qu’elle jusqu’à l’âge de dix ans. Après, elle était assez souvent chez mon oncle René à Pontoise. Elle me parlait souvent d’André, mon parrain, ce fils qu’elle avait perdu, si jeune, qui était si gentil, disait-elle tout en pleurant. Elle pleurait beaucoup.

Peut-être a-t-elle reporté sur moi l’amour qu’elle avait pour André ? Je ne sais pas. Longtemps après la mort de son fils, elle était toujours aussi peinée. Parler de lui la consolait un peu et s’occuper de moi lui permettait de transmettre tout l’amour qu’elle portait en elle.

Quand j’ai été plus âgé, déjà majeur, je me suis encore rapproché d’elle, au moment où j’ai davantage pris conscience de l’importance qu’elle avait pour moi et du fait qu’elle n’était pas éternelle. J’ai eu la chance de la connaître jusqu’à l’âge de trente-deux ans. Elle est morte de sa belle mort, sans souffrir, chez elle, à quatre-vingt-dix-sept ans, après un sacré parcours.

Les escapades à Pontoise

J’imbarque m’ti fiu avec moué, disait parfois ma grand-mère quand elle partait rendre visite à son fils René, à Pontoise. Ce dernier, à son retour d’Allemagne où il avait été fait prisonnier, s’était marié avec Juliette, sa belle-sœur tout juste veuve d’André, le jeune frère mort de la maladie bleue causée par une malformation cardiaque.
René et Juliette avaient fondé sur la route de Gisors un beau commerce de poisson, fruits et légumes, où il y avait toujours un monde fou. Je crois qu’ils avaient vraiment une âme de commerçants. Trois fois par semaine, René se rendait aux Halles, en plein cœur de Paris> Voir la vidéo sur le site de l'INA, et, petit à petit, je lui ai donné un coup de main en l’y accompagnant. Ce n’est pas que me lever à trois heures du matin me ravissait mais je découvrais là-bas autre chose, le large monde du négoce, qui m’était tout à fait étranger.
Après la guerre, les Halles étaient une vraie fourmilière, extraordinaire, bruyante, criant et s’époumonant, pleine d’échanges où sonnait l’accent titi parisien. Une ville dans la ville, envahie d’odeurs mêlées ; une assemblée bigarrée travailleuse, regroupant aussi bien des vieux fatigués que les forts des Halles, qui coltinaient des charges énormes, sous leur large chapeau en cuir jaune. Un vrai régal pour le gamin que j’étais que ce spectacle sans cesse nouveau, comme un grand livre d’images grouillant d’impressions diverses !
Je vois encore mon oncle discuter avec Almeras, son principal fournisseur. René entassait la marchandise sur son cabrouet de trois mètres de haut sur un mètre et demi de large. Partout autour de nous, on commandait, on chargeait, on empilait jusqu’au déséquilibre. René avait beau avoir la stature costaude de tous les L., il lui fallait néanmoins solliciter l’aide d’un fort des Halles, de temps en temps. De mon côté, j’étais content de le suivre partout chez ses fournisseurs et d’apporter mon soutien en trimbalant une cagette de pêches ou de morue jusqu’au pied de son fourgon Renault !

Les séjours à Pontoise m’ont appris une autre forme de vie. C’était comme une grande respiration. Loin des restrictions installées par mes parents, j’avais un sentiment de liberté. Mes copains du coin ne ressemblaient pas à ceux de Montreuil. Juliette, ma marraine, savait écouter mes requêtes ; pour preuve : elle m’a offert le vélo que mes parents ne m’achetaient pas et ce n’était pas faute de le leur avoir réclamé !
Rétrospectivement, je me dis que c’était une chance de pouvoir connaître différents milieux, la vie dans le HLM aussi bien que le commerce à Pontoise ou les villages du Pas-de-Calais, avec ma grand-mère au milieu de tout cela. À l’époque, je ne le voyais pas ainsi, mais aujourd’hui je me dis que, contrairement à bon nombre de mes copains qui n’ont pas bougé de leur HLM, j’ai eu l’opportunité d’élargir mes horizons et d’enrichir ma vie, au fur et à mesure.

La vie en HLM

J’ai trouvé formidables mes vingt années passées en HLM, la convivialité à tous les étages, la fraternité liée à ce petit territoire brassant les milieux sociaux : des hommes travaillant à l’usine, comme mon père, quelques professeurs, beaucoup de femmes au foyer, des femmes de ménage, des femmes de service que je retrouvais à la cantine. La banlieue ne montrait pas encore un mélange de cultures. Les Italiens arrivés à Nogent-sur-Marne pour construire le viaduc s’y étaient installés et restaient entre eux.
Les clivages se faisaient, davantage que par les cultures, selon la ligne passant entre le haut et le bas Montreuil. Nous, les mecs des HLM, étions considérés comme des cadors, parce que supérieurs en nombre, en comparaison des autres groupes arrivant du bas Montreuil par maigres grappes isolées. Les confrontations restaient amicales et drôles et n’avaient rien à voir avec tout ce que l’on entend maintenant à propos des conflits dans les banlieues.

La convivialité régnait, certes, mais je dois reconnaître que le niveau des échanges ne volait parfois pas bien haut ! En bon fils de mes parents, je ne les ai jamais assimilés à certaines personnes que je trouvais un peu limitées. Mon père me paraissait plus réservé et plus réfléchi que d’autres ; ma mère, avec son sens du contact et un bagou qu’elle m’a certainement transmis, savait créer de vraies relations et était reconnue comme une femme d’action. Mais je pense à une voisine, Thérèse G., pas très futée, il faut bien l’avouer.
Vers l’âge de sept ans, j’ai dû être opéré parce que mes organes génitaux ne se développaient pas naturellement. J’étais à l’époque très copain avec le fils de Thérèse ; nous allions ensemble à l’école communale et jouions au bord de la Dhuys, la rivière qui coulait derrière le HLM. Thérèse avait une vue plongeante dessus, tandis que notre appartement donnait côté cour. Assez souvent, ma mère la chargeait de m’appeler pour que je rentre à la maison. Un jour, après mon opération, elle m’a lancé de sa fenêtre :
— Daniel, ta mère te demande de monter.
Et comme je devais tarder, elle a ajouté, devant tous mes copains :
— Alors, tu montes, bout de juif ? 
Cette phrase est restée très longtemps dans ma tête, sous la forme d’un malaise que je ne savais pas vraiment expliquer. À sept ans, que pouvais-je comprendre de la puissance des mots ? Dire cela, juste après la guerre, manquait pour le moins de subtilité ! Après, la phrase est restée et il était fréquent que je m’entende répondre, si j’avais été un peu trop offensif :
— Ferme ta gueule, bout de juif ! 
Pendant des années, j’ai été marqué au fer rouge de cette phrase imbécile de Thérèse.

Tout le monde se connaissait, pour le meilleur et pour le pire, donc. Bonjour Lolotte ! Bonsoir Perez ! Eh ! Marco, tu descends jouer ? Espèces de vauriens, allez jouer ailleurs ! C’était plein de vie, on s’échangeait des mots doux ou pleins de vinaigre.
Nous étions dans un bastion communiste et je revois les hommes sandwiches, à la sortie du métro, déambulant devant les cafés en criant « Demandez, lisez L’Humanité ! ». Mes parents avaient décrété que je ne pourrais sortir le dimanche que si j’avais vendu L’Humanité à tous les étages et dans tous les bâtiments du HLM.
— Mon fils, tu visites les six bâtiments de la cour, les six entrées A B C D E F, les six étages, sauf dans le F, où il y en a sept. Après, tu feras ce que tu voudras.
Je connais encore par cœur mon périple du dimanche matin. Les gens étant déjà abonnés, je n’avais pas à leur faire l’article, seulement à frapper chez eux, leur donner leur journal et récupérer l’argent.
J’avais dix-huit ans et je me demande comment réagirait aujourd’hui un garçon du même âge, à qui on interdirait de sortir avant qu’il n’ait gentiment apporté leur journal à des dizaines de familles.

Les vacances dans le nord

Jusqu’à l’âge de dix-neuf ans, hormis une ou deux escapades à Port-Louis, en Bretagne, je n’ai pas connu d’autres vacances que celles passées dans le Pas-de-Calais, en juillet ou en août. Autant dire que je connaissais par cœur la gare du Nord et que, adolescent, j’ai dû mettre au placard mes rêves de découvrir l’Alsace ou la Côte d’Azur et la grande bleue !
Nos rivages à nous baignaient dans la Manche, entre le cap Gris-Nez et le cap Blanc-Nez, des falaises blanches couvertes de pâtures grasses et vertes, tombant abruptement dans la mer. Elles ressemblaient à ces gens du nord, d’un premier abord un peu rudes mais, en réalité, infiniment chaleureux et accueillants. Je me sentais bien avec eux et j’ai beaucoup appris de leur sens de la générosité.

La terre finissait là mais, pour mes parents, tout semblait y commencer. Je les voyais se transformer dès qu’ils posaient un pied dans la région où ils étaient nés, avaient grandi, trimé, aimé. C’était comme s’ils endossaient une personnalité différente, un vieux pardessus qui leur allait comme un gant, depuis toujours. À Marquise, rue de Fontaine, où la famille de mon père avait vécu, tout le monde se connaissait et on entendait des Fifine, des Titite, des Dédé, voler au-dessus des maisons, parce que chacun avait un surnom, ce qui créait immédiatement une intimité entre les gens. On donnait du Lolotte à ma mère, qui reprenait la couleur locale en jouant au billard chez Canva, un bistrot où l’on passait des soirées entières.
Je ressentais l’attachement formidable de mes parents à leur cher Pas-de-Calais. Là-bas, c’était chez eux et, peut-être, la nostalgie de leur jeunesse embellissait-elle ce nord perdu. Leurs amis d’enfance n’avaient pas bougé de la région ; toujours curieux de la vie des autres, ils leur posaient plein de questions. « Alors, à Paris, qu’est-ce qui se passe ? » lançait l’un, amorçant ainsi la conversation. Non seulement mon père était précédé de ses exploits à la chasse, mais le fait que mes parents s’étaient expatriés à Paris renforçait l’image que l’on avait d’eux, leur apportant une respectabilité supplémentaire. Comme si le prestige de la capitale, présent dans l’esprit des provinciaux, rejaillissait sur eux.

Pour être franc, les vacances dans le nord n’étaient pas une corvée. J’aimais retrouver la famille et voir mon père et ma mère heureux. Les jours de beau temps, nous embarquions dans le car qui nous menait au bord de la mer, à quinze kilomètres de Marquise, et nous passions la journée sur la côte. Mes parents n’avaient alors pas de voiture. La première arrivée dans la famille est celle que j’ai achetée quand j’ai eu dix-huit ans, après que mes parents m’ont aidé financièrement à passer le permis, comprenant que j’allais être le chauffeur idéal pour les mener vers ce nord qu’ils jugeaient irremplaçable.

Tonton grand frère

Quand Lucien, le plus jeune frère de mon père, est venu vivre chez nous à Montreuil, il devait avoir une quinzaine d’années. Avec nos sept ans d’écart, il est vite devenu le grand frère idéal, le modèle à suivre. Il m’a transmis sa passion pour le vélo, qui ne m’a jamais plus quitté.
Chaque jour, il se rendait à bicyclette à l’usine Renault de Boulogne-Billancourt où il travaillait comme ajusteur outilleur. Cela faisait une sacrée trotte depuis Montreuil et avait contribué à l’endurcir et le transformer en vrai champion cycliste. Il avait récupéré le tandem que mes parents utilisaient pendant la guerre et nous en faisions tous les dimanches ou pendant les grandes vacances, quand nous allions dans le nord. Ensemble, nous avons sillonné les routes, de Montreuil à Lagny-sur-Marne ou Pontoise – quand nous allions rendre visite à René et Juliette – en passant par toutes les grandes forêts de la région. Les longues distances ne nous faisaient pas peur. Je suis vite devenu excellent.
Me balader derrière Lucien à vélo me rendait formidablement heureux. Je sortais du contexte de mon HLM et voyais du paysage, avec un immense sentiment de liberté. J’aimais en baver et, plus tard, je me suis senti très fort. C’est important de connaître ses talents. À quinze ans, j’étais persuadé pouvoir faire carrière dans le cyclisme et mes copains engagés dans le club cycliste de Romainville, avec qui je faisais de temps en temps quelques virées, confortaient mon idée, m’incitant à les rejoindre. Mon copain Brillant, lorsque je restais dubitatif, me disait :
— Tu nous bats tous ! Regarde, dans la côte des dix-sept tournants de la vallée de Chevreuse, dès que tu décides de nous lâcher, tu nous devances facilement !
J’aimais la notion de l’effort et le sport en général. Mon corps s’est assez vite développé et tout aurait été parfait dans le meilleur des mondes si j’avais pu enfin battre un super candidat arrivant systématiquement premier à toutes les épreuves d’athlétisme. Cela m’embêtait au plus haut point. J’étais toujours second au classement des brevets sportifs, derrière ce fortiche hors pair, mais devant trente ou quarante autres gus qui ne mouillaient pas assez leur chemise pour être dans le peloton de tête ! Si le saut en hauteur en ciseaux me permettait de briller, le vélo, lui, me laissait croire que je pouvais remporter des victoires et rêver à des courses gagnées haut la main. Aujourd’hui, je garde dans ma cave mon dernier vélo de course, avec un équipement italien et des tubes Vitus sur mesure. Le premier m’avait été offert par mon oncle et ma tante de Pontoise, lorsque j’avais obtenu mon certificat d’études. Ils m’avaient demandé ce qui me ferait plaisir. Une seule chose : un vélo.

Lucien était déjà parti, à cette époque-là, et volait de ses propres ailes. Quand il a quitté la famille, j’ai pleuré, parce que j’allais me retrouver seul à treize ans sans mon grand frère, et seulement avec une toute petite sœur, née huit ans après moi. Il m’a semblé que je n’avais plus personne, ni devant ni derrière moi, que j’évoluais dans une fratrie amputée d’un côté et pas encore constituée de l’autre.  
— Oh ! on va se revoir, fiu, m’a dit Lucien avant de partir.
C’est tout. Comme mon père, ce n’était pas un grand causeur. Il était plutôt introverti.
Nous avons eu une relation vraiment forte jusqu’à ce qu’il quitte le nid. Quand il avait commencé à sortir à Paris pour aller voir sa sœur Madeleine, qui avait une chambre de bonne dans le quartier des Champs-Élysées où elle travaillait comme femme de chambre, il m’avait d’abord emmené avec lui. J’avais commencé à me sentir très seul à ce moment-là, car Madeleine présentait à son frère ses voisines de chambre et j’avais seulement droit à goûter les bons desserts qu’elle me préparait, pendant que Lucien batifolait dans les chambres de bonnes. Cela m’a questionné, sur les rapports avec les femmes et le grand mystère que cela représentait pour moi, mais aussi sur l’inconstance de ma relation avec Lucien. À partir du moment où il a commencé à fréquenter des jeunes filles, je n’ai plus su quoi faire de mes dimanches après-midi. Je me sentais seul toute la journée. J’ai eu le sentiment d’être un peu abandonné. J’étais perdu entre toutes ces formes d’attachement que j’entrevoyais, celle d’une affection sincère et fraternelle, celle de la séduction et du plaisir.

Mon deuxième père

J’ai du mal à définir mon père et j’ai de la peine de dire qu’il était dominé par ma mère ; c’est du moins ce que je voyais avec mes yeux d’enfant. Cette impression qu’il n’était pas à sa place m’apportait une forme de malaise et m’a suivi toute ma vie.
Je n’ai pas eu de vrai contact avec lui jusqu’à l’âge de quatorze ans. C’est seulement lorsque j’ai obtenu le certificat d’études, mon seul diplôme, qu’il a commencé à parler avec moi pour savoir ce que je voulais faire après. Je n’avais jamais été un élève acharné mais ma scolarité à l’école communale s’était néanmoins bien passée. Jamais une retenue et de relatives bonnes notes. Il n’avait pas eu à se plaindre, surtout s’il comparait avec les copains du HLM. Mais autant je mettais de l’ardeur pour grimper des côtes à vélo, autant je me laissais un peu vivre dès qu’il s’agissait d’avaler des enseignements théoriques.
Très naïvement, il me semblait que, le certificat une fois en poche, j’allais pouvoir travailler tout en m’adonnant à ma passion du vélo. J’avais trouvé le métier idéal : je serais télégraphiste, filerais sur ma bicyclette à toute allure pour livrer les télégrammes, ces messages ultra-urgents venant de partout et requérant, au bas mot, un champion cycliste !
Quand j’ai annoncé à mon père que je voulais devenir télégraphiste, j’ai eu droit à un « C’est quoi ce boulot-là ? Ce n’est pas payant ! ». Il avait peu de considération pour le fonctionnariat et les horaires qui s’y rattachaient. Dans les années cinquante, années de plein emploi, on avait la possibilité de turbiner et de monter en grade. C’est ce qu’il souhaitait pour son fils. Comme je n’avais pas envie de poursuivre l’école, mes parents ont décidé que je commencerais un apprentissage et c’est mon père qui est allé me présenter dans l’établissement Domain, rue Victor Hugo, à Montreuil, pour que j’y prépare un CAP d’électricien. Je n’osais pas m’y rendre seul et j’ai apprécié qu’il prenne son rôle de père à cœur, dans ce cas précis.

C’est à ce moment-là vraiment qu’il a commencé à me parler et à partager des choses avec moi. J’étais arrivé à un âge où je pouvais l’accompagner à la chasse ; il m’a donc acheté un fusil. J’étais content de le suivre mais pas passionné, ne venant pas du même milieu que lui et ayant grandi en ville, dans un HLM où, il faut bien le dire, on est peu amené à fréquenter autre chose que des pigeons !
Il me semble que je l’ai accompagné pendant un an ou deux, avec mon oncle Gilbert. Nous partions à cinq heures du matin, pour être sûrs de ne pas rater le gibier. J’ai pu alors vérifier que ce que mon père m’avait raconté et que j’avais pris parfois pour de la vantardise, était vrai : il mettait dans le mille à chaque fois. Il m’avait acheté un fusil à trois coups, me laissait tirer mes trois cartouches – j’aurais loupé une vache dans un corridor ! – et se chargeait du quatrième coup, imparable, abattant le gibier qui, le temps que je m’essaie à tirer, avait largement bougé. La chasse, c’était sa vie. Ce n’était pas la mienne mais je passais avec eux de bons moments qui me sortaient de mon milieu de Montreuil.
J’avais droit à des « mon fils, mon fils » ; il disait souvent « on est bien là, mon fils, tous les deux ». Je n’avais jamais connu mon père comme cela. Il était infiniment heureux de partager sa passion avec moi, je le sentais chaleureux et tendre. Ce n’était plus le père que j’avais connu jusqu’à quatorze ans, ce père un peu fade dont j’avais dû m’accommoder.

Orientation

Dans les années cinquante, on ne nous demandait pas d’avoir des diplômes en pagaille pour obtenir un emploi. Comme j’avais décrété que je ne voulais pas continuer l’école, mes parents ont pensé qu’il serait judicieux que j’entre à l’usine Renault de Boulogne-Billancourt, sur l’île Seguin. Les places y étaient sûres, à l’époque, et Lucien, qui y travaillait déjà et a d’ailleurs passé toute sa vie là-bas, recommandait le lieu.
Et quel lieu ! Je me revois, débarquant seul de Montreuil et me retrouvant face à ce mastodonte campé sur son île, comme un gros alligator, à la peau hérissée de crêtes, formées par des toitures en épis, entrecoupées d’immenses baies vitrées. Cela m’a fait une de ces peurs ! Quand j’ai vu ce monstre d’usine, je me suis dit que jamais je ne pourrais y travailler. C’était trop gigantesque pour moi. Trouver la salle d’examen a déjà été difficile, alors comment imaginer la suite ? J’ai tout fait, je ne le cache pas, pour rater mes examens d’entrée chez Renault. J’aurais pu réussir, ce n’était pas très difficile, seulement des croix à mettre dans les bonnes cases. Mais le lieu m’avait totalement refroidi et mes parents avaient eu beau me seriner que ce serait bien que je retourne dans ma ville de naissance pour travailler, j’ai abdiqué. Habité par mes rêves de courses à vélo, un sac plein de télégrammes sur le dos, comment aurais-je pu concevoir de m’enfermer dans ce qui m’est apparu comme une immense prison ?

Je ne sais plus comment je me suis retrouvé à la chambre de commerce des Lilas où j’ai passé un an seulement, puisqu’il n’y avait plus de place pour que je prépare un CAP en trois ans, ce qui m’avait permis de me réjouir intérieurement pendant que ma mère cachait mal sa déception. Elle avait finalement décidé que je suivrais la formation pendant un an et que nous improviserions après.
On apprenait là aussi bien à être ajusteur qu’électricien, plombier ou menuisier. Je suis rentré en apprentissage au métier d’électricien en bâtiment, ce qui comportait beaucoup de cours et un peu de pratique, pour apprendre par exemple à monter des tubes en acier ou faire des coudes. Cela ne m’a pas déplu, même si j’attendais avec hâte la fin de la journée pour me précipiter vers mon vélo, l’enfourcher et m’imaginer dans la peau de Jacques Anquetil ou de Raymond Poulidor, mes deux héros ! Il faut bien reconnaître que je n’avais aucune vision d’avenir. Mais peut-on en avoir une, si jeune ?

Au bout d’un an, on nous donnait des adresses d’établissements proposant une formation en alternance. J’ai atterri, à l’âge de quinze ans, dans le centre Domain, pour y apprendre le métier d’électricien. J’ai commencé en tant qu’apprenti, avec un contrat de deux ans, à l’issue duquel je devais passer le CAP. Je travaillais essentiellement en atelier, ne me rendant que de temps en temps avec un compagnon sur un chantier, pour y faire un dépannage. Je suis tombé sur de bons ouvriers qui m’ont appris à travailler mais aussi sur des cons dont le principal objectif était de me reprendre sur tout. Les équipes changeaient régulièrement et j’avais donc de bonnes semaines comme d’autres catastrophiques. Un apprenti, à l’époque, travaillait quarante heures et devait suivre des cours le soir et le samedi jusqu’à deux heures de l’après-midi. J’allais à vélo jusqu’à la Porte des Lilas et ne rentrait qu’à neuf heures chez moi, les soirs de semaine.
J’étais davantage spécialisé dans la fabrication d’armoires électriques, à partir des synoptiques que le bureau d’études dessinait. Les usines commençaient à se moderniser et, avant qu’elles ne passent à l’ère numérique, nous installions des commandes manuelles avec des contacteurs qui envoyaient le courant jusqu’à un convoyeur.
Comme je me débrouillais bien dans le métier, que j’étais sérieux, toujours appliqué et rarement malade, on m’a promu au niveau P1 – professionnel premier échelon – une fois mon apprentissage fini et bien que je n’aie pas obtenu mon CAP. Une hiérarchie compliquée existait dans les métiers manuels et il était laborieux de gravir tous les échelons, de l’état de manœuvre à celui de chef de chantier, en passant pas ouvrier spécialisé, professionnel, hautement qualifié et chef d’équipe, sans compter les subdivisions internes à chaque groupe. Évoluer aux postes à responsabilité demandait des années. Celui qui démarrait au bas de l’échelle avait des montagnes à gravir !
J’ai fabriqué beaucoup d’armoires. Le métier me plaisait. Je me sentais bien dans ce monde ouvrier, mon monde depuis toujours, des communistes pour la plupart, puisque l’on était communiste de père en fils, presque sans le savoir. J’étais fier d’appartenir à la force bâtisseuse d’après-guerre ; le milieu ouvrier regroupait ceux qui fabriquaient et construisaient de beaux lendemains pour la France. Nos métiers étaient reconnus. J’aimais l’ambiance de l’atelier où je passais 80% de mon temps. Et j’ai rapidement apprécié de travailler avec une certaine Carla T. qui, au bureau d’études, traçait des synoptiques mais a aussi dessiné, avec tout le talent dont elle était capable, une route pour nous deux.

Carla

Carla T. était une jeune femme brune, de type italien, grande vis-à-vis des filles de mon quartier, qui travaillait au bureau d’études de chez Domain en traçant les plans que nous, ouvriers, réalisions. Elle avait suivi une formation en dessin industriel et on voyait bien qu’elle aimait son métier. Voilà à peu près tout ce que je savais d’elle quand je l’ai rencontrée. Il me semblait que nous avions le même âge mais j’ai appris plus tard qu’elle était née le 28 août 1938 et me devançait donc de treize mois.
Je l’apercevais de temps en temps, le midi, à la cantine. La plupart d’entre nous mangeaient dans une gamelle en fer, qu’ils apportaient de chez eux et réchauffaient au bain-marie à la cantine. Toute ma jeunesse d’apprenti, j’ai mangé dans celle que mon père avait utilisée pendant la guerre, devenue forcément sacro-sainte et remplie chaque jour par ma mère qui, par souci d’économie, ne me payait pas la cantine mais, bizarrement, bourrait la gamelle à tel point que trois personnes auraient pu se rassasier de son contenu.
Pas de gamelle pour Carla ! Elle était d’un autre monde, celui du bureau d’études et de Nogent, cataloguée ville de bourgeois ! Nous nous disions bonjour mais cela en restait là. Que savait-elle de moi, au fond, à ce moment-là ? Peut-être que j’étais l’un des plus anciens de l’atelier, ayant débuté à quinze ans, et que j’y étais reconnu pour mon travail sérieux, ce qui faisait toute ma fierté, je dois bien l’avouer.

Notre vraie rencontre tient à un talon de sa chaussure ! C’est peu dire que la vie se rit de tout et s’accommode de n’importe quel hasard pour tisser les histoires !
Un jour, un dessinateur est descendu de son bureau en me disant :
— Ah ! dis donc, la dessinatrice Carla, elle a cassé son talon ! 
— Tu n’as qu’à la raccompagner sur ton scooter, se sont empressés d’ajouter les gars de l’atelier.
Grâce à l’aide de ma grand-mère, je m’étais en effet acheté un Vespa blanc plein de chromes, davantage pour aller plus vite qu’à vélo que pour baratiner une fille et la faire monter sur mon destrier blanc ; j’étais un peu timide et je ne les abordais pas facilement.
— Elle habite où exactement ?
— À Nogent.
— Eh ! Montreuil Nogent, ce n’est pas tout près !
Plus que la distance, notre différence sociale me refroidissait. Attiré ou non par elle, je savais qu’elle venait de Nogent qui, vue de Montreuil, était une ville conservatrice. Carla y était née et appartenait à une famille d’émigrés italiens ayant rejoint, entre 1935 et 1938, l’importante communauté italienne de cette ville.
Elle ne vivait pas dans un milieu très aisé mais, comme son père gagnait suffisamment bien sa vie avec son entreprise de peinture, Carla pouvait garder pour elle ce qu’elle gagnait chez Domain, pendant que j’avais du mal à avoir dix francs dans ma poche. Ma mère récupérait ma paie au centime près. J’avais commencé à contribuer à la vie de la maison quand j’étais passé P1, puisqu’avant, en tant qu’apprenti, mes trente-trois centimes de l’heure étaient insignifiants. Ma mère me donnait un peu d’argent de poche pour mettre de l’essence dans mon scooter, pas pour sortir. Quand je me rendais à la foire du trône avec mes copains, je comptais bien les pièces que j’avais au fond de mes poches avant de monter sur un manège. Je crois qu’inconsciemment j’avais mis une barrière entre Carla et moi, parce que je savais que je n’aurais pas eu les moyens de l’inviter au restaurant ou lui offrir le cinéma.

Quoi qu’il en soit, j’ai raccompagné Carla, ce jour de septembre 1958. Il devait être dix-sept heures, je me souviens encore de notre parcours, passant par Vincennes pour finir dans le bar Chez Dagobert, place Leclerc, à Nogent, où elle avait proposé de m’offrir un verre pour me remercier.
Je ne sais pas vraiment ce qui s’est passé pour que j’agisse si vite, moi le jeune homme timide, freiné par la conscience aigüe des clivages sociaux. Qu’est-ce qui m’a soudain enflammé ? Peut-être l’avoir sentie, serrée contre moi sur le Vespa, ses bras autour de ma taille ? Le foulard de Carla est tombé par terre, je l’ai ramassé, l’ai passé autour de son cou et en ai profité pour l’embrasser. Elle devait éprouver quelques sentiments pour moi car elle ne m’a pas repoussé, bien au contraire. Plus tard, quand je la taquinais avec son histoire de talon cassé, elle me jurait que jamais, au grand jamais, cela avait été prémédité !

Après ce premier baiser, nous nous sommes forcément revus plus souvent. Elle descendait au moins une ou deux fois par semaine à l’atelier pour voir ce que ses synoptiques devenaient. Nous déjeunions ensemble à la cantine et elle profitait largement de ma copieuse gamelle, sans que j’en dise jamais rien à ma mère.
J’ai commencé à la raccompagner régulièrement ; nous sortions ensemble le samedi ou le dimanche. Je la sentais très amoureuse de moi. Elle était affectueuse et démonstrative ; j’aimais sa gentillesse et sa douceur, ses gestes tendres et ses attentions délicates.

Carla avait vingt ans et moi dix-neuf. Auparavant, j’avais mené mes petites expériences avec les femmes, comme je l’avais pu. Elle avait eu quelques petits flirts, avec des copains de son frère, lorsqu’ils étaient allés chez Convert et Gégène, deux guinguettes des bords de Marne. Je n’étais pas, pour ma part, un habitué des bals, ou seulement celui du 14 juillet, populaire et sans appartenance sociale définie. Malgré nos différences culturelles, nous sommes tombés amoureux l’un de l’autre.

Carla m’a rapidement présenté à ses parents avec qui les relations ont tout de suite été excellentes. J’ai été bien accueilli. Ils étaient fiers que leur fille fréquente un jeune homme apparemment sérieux, bien habillé, assez coquet, qui lui faisait connaître autre chose que la communauté italienne, dont ils ne sortaient finalement pas beaucoup. Leur fille aimait un Français de pure souche. Cela leur plaisait.
Je ne les ai pas connus très longtemps, finalement. Quand je les voyais, le samedi, j’avais bien sûr droit aux pâtes, rituel italien qui me changeait de celui de la maison, abonnée aux endives et aux frites.
Lucia, la mère de Carla, était une femme extrêmement gentille ; Renato, son père, m’impressionnait un peu avec sa voix très grave qui modulait, dans un accent assez fort, la langue française. Il employait une quinzaine d’ouvriers dans son entreprise de peinture mais, quand il a fait une hémiplégie, il a été obligé de s’arrêter de travailler et a cédé son entreprise à Renato – rebaptisé René en France – son fils qui était né en 1935 à Milan et avait donc trois ans de plus que Carla. René a dirigé quelques chantiers, de loin en loin, mais préférait mener la grande vie. En quatre ou cinq ans, il a coulé l’entreprise paternelle. Parfois, alors qu’il avait fait la fête toute la nuit et ne s’était pas réveillé, il arrivait que son père qui ne conduisait pas me demande d’amener trois ouvriers sur un chantier, à bord de sa camionnette 403 bâchée. Je partais de la rue du Jeu de l’Arc où la famille vivait et, tant bien que mal, pas très sûr de moi puisque je venais d’obtenir mon permis, j’amenais les gars à destination.

Quand les T. ont été menacés d’expulsion de la rue du Jeu de l’Arc, ils ont acheté dans le bas de Nogent, tout près des bords de Marne, un pavillon dans lequel tout était à refaire. Pour leur rendre service, je m’occupais de l’électricité. Un soir, alors que le lieu était encore en travaux, j’ai cassé un carreau avec Carla et nous avons pu pour la première fois nous aimer.
C’est là que nous nous sommes vus ensuite tous les week-ends, sans que personne s’alarme vraiment de ce carreau cassé. C’est là aussi que j’irai coucher, chaque fois que je reviendrai en permission, à partir de novembre 1959, moment où j’ai commencé mon service militaire. Je n’en dirai rien à mes parents. Il était pour eux hors de question d’envisager des relations sexuelles avant le mariage. Toute une hypocrisie existait à cette époque autour de ce sujet complètement tabou. Nous l’avons fait en cachette, donnant le change. Nos parents étaient naïfs et, jamais, n’ont eu de soupçons là-dessus.
Nous prenions bien sûr nos précautions. J’étais d’autant moins prêt à avoir un enfant que je savais qu’un mois après avoir fêté mes vingt ans je serais appelé sous les drapeaux. On était en pleine guerre d’Algérie et n’importe quel homme, même marié, savait qu’il devrait y participer, d’une manière ou d’une autre. On embarquait tout le monde, même des handicapés légers.
J’ai fréquenté Carla pendant quatorze mois et puis la grande Histoire a rattrapé la nôtre. J’ai dû m’éloigner d’elle, avec mon paquetage et mes doutes de jeune homme amoureux.

Les classes à Chalon-sur-Saône

J’ai été appelé le 6 novembre 1959 à la caserne de Chalon-sur-Saône, au service des essences qui approvisionnait les véhicules de l’armée en carburant. Je suis bien incapable de dire pourquoi j’ai atterri dans ce service, mais il est clair que j’y suis arrivé à la plus mauvaise période de l’année, dans ces mois d’hiver où l’on grelotte de froid, pluvieux, boueux et déprimants au possible.
Je suis arrivé à Chalon avec ma petite valise en alu, garnie de mon nécessaire de rasage et de quelques rares vêtements, puisque l’armée se chargeait de nous habiller de pied en cap. Uniforme, chemises, shorts, tee-shirts, chaussures, draps, couverture, tout était fourni. Je sortais des bras de Carla et du cocon familial protecteur, mû par la grande tendresse de ma grand-mère, pour me retrouver quidam en uniforme, interchangeable avec n’importe lequel de ses voisins. Tous des inconnus. Peu étaient heureux d’être là et nous avions tous un énorme cafard. Ne pouvant pas dormir la nuit, j’écrivais à la lueur d’une lampe électrique de longues lettres donnant de mes nouvelles mais dont le principal intérêt était de me permettre de garder un lien avec ce monde d’avant que je regrettais tant.

Le premier rassemblement dans la cour, en short, à sept heures du matin en plein mois de novembre, a eu le mérite de mettre les pendules à l’heure : on allait en baver. Quand on a commencé à faire le tour de la cour en footing, je me suis demandé dans quel mauvais rêve j’étais tombé. On n’allait pas me proposer de canadienne parce que j’étais pétrifié de froid, c’était clair, je n’avais qu’à courir pour me réchauffer ! J’avais beau avoir fait beaucoup de vélo et être en bonne condition physique, cela ne m’a pas sauvé de la douleur de la course ou des interminables marches à pied, sur une dizaine de kilomètres, pour rejoindre le champ de tir, après avoir traversé Chalon au pas cadencé, en chantant La Chalonnaise, en gueulant devrais-je dire, tant on nous sommait de chanter fort !
Une fois sur le champ de tir, théâtre de toutes les opérations potentielles, nous devions commencer à ramper, à nous traîner lamentablement sur la terre détrempée par les pluies d’automne, à rouler en boule, nous figer, nous relever au pas de course puis nous mettre à nouveau à plat ventre.
Je n’étais ni dans les derniers, ni dans les premiers, je me maintenais dans une bonne moyenne mais, le premier mois, je n’avais pas le moral et j’avais constamment froid. Le footing matinal durait une petite heure, après quoi nous remontions faire nos lits au carré, en vue de l’inspection. Si l’un avait le malheur de laisser dépasser un bout de drap, on lui arrachait sa literie et il était bon pour recommencer. De même qu’un casier mal rangé était vidé par terre de son contenu. C’était dur à l’époque et nous n’étions pourtant pas à la Légion ! Au bout de deux mois, chacun rentrait généralement dans le rang et le fait de s’être fait des copains adoucissait un peu la rudesse de l’expérience.

Les quatre mois de classes écoulés, certains appelés partaient directement en Algérie et d’autres, dont j’ai fait partie, restaient en France. Ce n’était pour moi que partie remise. On m’avait averti, avant que je ne parte en permission, que j’allais passer brigadier et rester à Chalon pendant douze mois pour m’occuper de l’encadrement des nouveaux appelés. J’allais donc recommencer tout ce que je venais de faire, à un grade différent ! Pas la joie, il faut bien le dire, même si je me suis senti vaguement soulagé de n’avoir pas à partir loin de la France. Je ressentais de l’angoisse, nous parlions entre nous du conflit en Algérie et nous demandions à quelle sauce nous allions être mangés.
Tout le monde changeait de section ou d’affectation et j’ai perdu là les copains que je m’étais faits. Les groupes étaient sans cesse éclatés, ce qui avait comme avantage de nous faire connaître du monde mais pas de bâtir des relations durables.
En tant que brigadier, je devenais automatiquement chef de chambrée. C’était à moi de faire respecter l’ordre et le rangement de la chambre par les huit appelés qui y dormaient. On me donnait du « Oui, chef ! » mais cela ne m’apportait pas l’avantage d’échapper aux marches ou aux roulades dans la boue du champ de tir ! J’ai passé un an à encadrer les nouveaux arrivants et je ne suis certainement pas devenu « un chef » du jour au lendemain !
Toute cette période m’a paru longue lorsque je l’ai vécue mais, avec le recul, et lorsque j’en reparle avec mes copains de la même classe que moi – la 59-2/B – je m’aperçois qu’en fin de compte elle m’a fait du bien en me permettant de prendre mes responsabilités et de comprendre que j’étais devenu un homme, tout simplement. L’armée a vraiment une vertu initiatique ! J’ai compris qu’il fallait que j’aille de l’avant par moi-même, que ma grand-mère n’étant plus là pour me protéger et mes parents ayant moins d’autorité sur moi, je devais me prendre en charge.

Nous ne comprenions pas toutes les raisons de la guerre d’Algérie. Nous savions seulement que les Algériens voulaient leur indépendance et que, au nom du colonialisme qu’on nous avait enseigné à l’école, ce département français devait rester au sein de la France, tout comme la Bretagne ou le Pas-de-Calais. Ma culture politique n’allait pas bien loin. Je comprenais sans comprendre que ce peuple veuille obtenir son autonomie et ne voyais pas pourquoi il fallait revenir sur quelque chose qui était acquis à la France. Il fallait garder nos terres, c’était tout.

On avait des nouvelles davantage par les cartes postales envoyées par les copains que par voie officielle ; on nous racontait l’embuscade de Palestro, en Kabylie, dans laquelle dix-sept jeunes appelés avaient péri en mai 1956. Leurs visages mutilés, leurs corps profanés. D’autres drames épouvantables étaient plus ou moins étouffés par l’armée. Un dénommé L., qui vivait dans mon HLM, n’est jamais revenu et ma mère m’écrivait que ses parents le pleuraient indéfiniment. Certains engagés qui avaient fait l’Indochine et s’ennuyaient ferme à Chalon auraient préféré se trouver sur le terrain, en Algérie. Deux ou trois parlaient un peu plus librement que d’autres et nous racontaient leur guerre d’Indochine. C’était glaçant.
À l’époque, on ne voyageait pas comme maintenant et se rendre en Algérie pouvait presque représenter une chance qu’on ne retrouverait jamais ensuite. On n’imaginait pas qu’il y avait autant de morts, de razzias, autant d’opérations criminelles sur les appelés ; nous n’avions pas de vision dramatique de cette guerre. On ne parvenait d’ailleurs pas à envisager le conflit en Algérie comme une guerre ! Nous étions plus préoccupés du fait d’avoir à partir loin de chez nous et de quitter notre pays que par celui de devenir une cible dans une guerre dont nous ne comprenions pas la portée. Pendant que nous nous gelions dans la Saône, nos copains partis avant nous nous paraissaient presque privilégiés, qui à Oran, qui à Alger, qui à Mostaganem. Eux, au moins, étaient au chaud, avec, c’est vrai, pour seul désavantage, celui d’avoir dû quitter leur famille et de ne pouvoir rentrer en permission.

Étant brigadier, je m’organisais avec les autres de mon grade pour que deux restent à Chalon pendant que les autres passaient en famille une petite journée, du samedi soir au dimanche soir. Nous prenions gratuitement le train à Chalon et arrivions gare de Lyon. C’était court, et je suis rentré une fois ou deux sans rien dire à mes parents, pour profiter au maximum de Carla, en allant coucher dans le pavillon des bords de Marne. De son côté, elle avait trouvé de quoi vivre en devenant silhouette chez Balenciaga, revêtant pour faire des photos des tenues qui seraient ensuite portées par des mannequins sur les podiums.

Je revenais en perm, je voyais Carla, j’étais content et elle était heureuse de m’accueillir. Je ne me suis certainement pas posé clairement certaines questions quant à l’amour que je lui portais, à cette époque-là. Je n’étais pas tombé fou amoureux, je ne crois pas avoir connu le grand A, comme on dit. Je ne savais pas où notre relation allait nous mener et je crois que la période que j’avais à vivre me travaillait énormément. Il est peut-être tout simplement impossible de faire des projets quand on doit partir faire la guerre !

Fréquenter Carla, c’était m’assurer d’avoir quelqu’un à qui je pourrais écrire, qui penserait à moi, que je retrouverais quand je reviendrais en perm, qui m’attendrait. Toutes ces idées passaient dans la tête du jeune homme de vingt ans que j’étais, je ne suis pas fier d’avoir eu ce raisonnement égoïste, mais il ne faut pas avoir peur des mots, c’est la vérité.
Je n’avais pas vécu beaucoup avant Carla, hormis quelques flirts qui n’étaient pas allés plus loin que quelques baisers et caresses échangés sous la bâche des chenilles à la Foire du Trône. Elle était la première que je fréquentais vraiment et j’ignorais si ce que je ressentais pour elle était le grand amour ou seulement le plaisir de découvrir le monde des sentiments amoureux.

Toutes ces interrogations me parcouraient encore lorsque j’ai appris que j’allais partir en Algérie, en janvier 1961. Les huit jours de permission que j’ai obtenus avant mon départ n’allaient pas se renouveler de sitôt !

En Algérie

Mon voyage en Algérie a consisté à aller m’enterrer au cœur du Sahara, dans l’un des points les plus chauds du globe, après un interminable trajet.
De la caserne de Chalon, on nous a d’abord conduits à la gare de Marseille, à bord d’un train de voyageurs uniquement réservé aux soldats partant en Algérie. Des camions arrivant de toute la France menaient ensuite les troupes au fin fond de Marseille, dans une caserne de transit : le DIM, Dépôt des Isolés Métropolitains. Nous y sommes restés deux jours et demi, sans être informés plus que cela, sans avoir la moindre idée sur le moment de notre embarquement. Avec des copains que j’avais retrouvés, nous avons réussi à nous planquer au fond des camions servant de navette jusqu’au DIM, pour aller faire la fête à Marseille. Nous partions en Algérie sans savoir ce qui nous attendait, alors autant s’amuser !
Nous étions cinq à nous connaître depuis Chalon et quand nous avons dû embarquer, nous avons spontanément choisi de descendre nous mettre au chaud dans les cales et de profiter des chaises longues, en bois et en toile, mises à notre disposition. Nous n’avions évidemment pas droit aux cabines, réservées aux gradés, et le pont sur lequel nous dormions à même le sol nous a paru frisquet en plein mois de janvier ! Nous avons vite compris notre erreur quand nous avons commencé à vomir les uns après les autres, dans le roulis insoutenable du bateau, les odeurs d’huile rance et de ferraille. Plein de soldats étaient malades tant la mer était démontée et ne tardaient pas, tout comme nous, à émerger sur le pont. Nous avons cherché un endroit médian, là où cela bougeait le moins possible.
Il me semble qu’après une nuit, une journée et encore une autre nuit, nous sommes enfin parvenus à Oran. Sur les pierres de la jetée fermant le port, était inscrit à la peinture « Ici, la France ». C’est la première chose que nous avons remarquée. Mais nous en venions, de la France ! Nous n’avions pas parcouru tous ces miles, pour nous y retrouver encore !

De là, chacun a tracé sa route. J’ai été embarqué pour Colomb-Béchar, à la limite nord-ouest du Sahara algérien. Les gradés connaissant ce lieu m’avaient certifié qu’il n’y avait pas là-bas de gros coups durs, comme au nord de l’Algérie, et cela avait contribué à me rassurer.
On nous a mis dans un train convenable à Oran, l’un de ces anciens trains de seconde classe avec des compartiments, sur le toit duquel un type était posté avec un fusil mitrailleur pour nous protéger, ce qui nous a semblé un peu dérisoire, notamment lorsque nous avons traversé des gorges. Nous commencions à nous poser quelques questions et à nous sentir des cibles faciles dans cette nature qui nous était totalement étrangère.
À trois ou quatre heures d’Oran, nous avons fait halte à la gare de Perrégaux, une ville de garnison où les soldats français côtoyaient les Algériens, sans que personne ne se parle. Pour repartir, il fallait attendre qu’un changement de voies s’opère. Absolument pas informés des manœuvres, nous avions juste droit de descendre un peu du train pour aller boire un coup au troquet du coin, ce qui nous a rendu la nuit passée dans le train un peu moins longue.
Le lendemain, nous sommes montés à bord du mal nommé La Rafale, un tortillard rejoignant tant bien que mal Colomb-Béchar, une enfilade de wagons à bestiaux tirés par une vieille locomotive, à laquelle aucun coup de vent soudain ne venait jamais donner la moindre vitesse. Nous avons eu largement le temps de faire quelques expériences, comme celle de descendre du train en marche pour uriner et de remonter un ou deux wagons plus loin, sans risque aucun d’être abandonnés en pleine nature. Nous étions de jeunes cons, il faut bien l’avouer, totalement inconscients du danger et du risque d’être tirés comme des lapins. Alors que nous étions désormais sur le terrain des actions militaires, la guerre restait pour nous une entité vague et lointaine.
Nous jouions néanmoins le jeu. Nous étions pris dans le grand rouage militaire faisant de nous des pions qu’on déplaçait à loisir. Nous essayions de rigoler de tout, pour nous donner une contenance, mais dès que nous réfléchissions un peu nous réalisions que nous étions des bestiaux obtempérant au premier ordre et que ces wagons à bestiaux nous convenaient finalement parfaitement. Qu’étions-nous d’autre que des moutons suiveurs, descendant et remontant des trains au gré des ordres ? On nous bottait le cul si on n’allait pas assez vite et nous avions seulement le droit de nous taire ou de finir au gnouf si nous décidions de l’ouvrir. La plupart n’avaient pas l’intention de partir directement croupir en prison en arrivant à Béchar.
Alors, nous ravalions nos remarques, comme quand on nous a arrêtés à la kasbah d’Aïn Sefra, une ville où j’ai appris plus tard qu’il y avait eu des coups durs. Nous devions passer la nuit sur des lits de camps superposés, des lits défoncés, où la veille d’autres s’étaient couchés et où le lendemain d’autres prendraient place, des puciers qu’on aurait préféré échanger contre de la paille. En comparaison, la caserne de Colomb-Béchar, ville toute blanche du Sahara, nous a semblé luxueuse et spacieuse, avec ses chambres correctes et ses lits propres.

Je ne devais pas m’attarder à Béchar mais rejoindre Reggane, un village d’à peine cent habitants, en plein Sahara, où était construite une piste d’atterrissage et qui, déjà, le 13 février, le 1er avril et le 27 décembre 1960, avait servi de lieu de lancement pour les essais des bombes atomiques françaises.
Un camion essence partait de Colomb-Béchar pour Reggane et, le hasard faisant bien les choses, je me suis retrouvé à côté de son chauffeur, un ancien de mon contingent, un gars du Nord connu à Chalon et parti directement en Algérie après notre formation militaire. Il était resté 2e classe et avait certainement été plus heureux que moi, m’ennuyant ferme à l’encadrement ; pendant les trois jours de voyage, nous avons échangé nos expériences et bien rigolé. J’étais content de l’avoir retrouvé et qu’il me serve de guide dans ce Sahara que je découvrais.
Une impression incroyable, que ces vagues de sable à perte de vue ! Cela m’a émerveillé, mais inquiété aussi, la nuit, quand nous dormions sous le camion. Une citerne pleine d’essence peut attirer l’attention et susciter des convoitises, on y pense nécessairement, même si, à vingt et un ans, on est encore un peu inconscient ! Cette guerre d’Algérie n’était en fait qu’une suite d’actions isolées, de guets-apens, et nous n’étions pas plus armés que d’autres pour y faire face.

La base de Reggane comportait une dizaine de baraquements, des cantines, un cinéma, et était essentiellement peuplée de gradés et de civils travaillant pour la bombe atomique. Elle était protégée par la Légion et féminisée par les nombreuses secrétaires des gradés, qu’on appelait les P4.
Le service des essences, dont j’allais être le responsable, se trouvait tout au bout de la base, à un endroit un peu surélevé. Quatre grosses citernes de plusieurs milliers de litres ravitaillaient en carburant tous les corps de métier, ainsi que les avions amenant les ministres français en Algérie. La base étant bien gardée, nous ne risquions pas grand-chose ; le conflit n’avait rien à voir avec la Seconde Guerre mondiale, pendant laquelle des avions ennemis avaient pilonné des entrepôts, des gares, des lieux stratégiques.
Nous étions ravitaillés en essence par des camions de l’armée mais aussi par d’immenses citernes privées nous arrivant tout droit du nord de l’Algérie et contenant le triple de ce que renfermaient les nôtres. Ces camions privés arrivaient en plein cagnard, à une heure de l’après-midi, et leurs chauffeurs, des Algériens, n’avaient qu’une idée en tête : repartir le plus vite possible pour être chez eux le soir.
Si nous acceptions d’aller décharger leurs camions au moment le plus chaud de la journée, ils nous donnaient des roses des sables. Transvaser l’essence d’une cuve à une autre prenait des heures et, sous la chaleur de la mi-journée, devenait vite une besogne exécrable. Sans roses des sables, ils auraient dû attendre le soir pour que nous déchargions car nous préférions laisser passer les heures caniculaires, tapis à l’ombre d’un ventilateur.

En tant que responsable du service des essences, des réservoirs et des pompes, c’était à moi de trouver les gars pour faire les corvées. Moyennant le trafic de roses des sables, cela ne marchait pas trop mal. Il y en avait de magnifiques et notre service s’était fait une réputation sur toute la base de Reggane. Dès que quelqu’un voulait faire un cadeau ou rapporter un souvenir en perm, il venait nous acheter une rose des sables. On en avait tellement que nous n’hésitions pas à les vendre, ce qui nous permettait d’acheter des caisses entières de bière. Tout le monde buvait beaucoup là-bas, d’abord parce qu’il faisait très chaud, ensuite parce qu’il n’y avait que cela à faire ! Le soir, tout en buvant, on discutait, on racontait des conneries, on lisait notre courrier ou les nouvelles de France, on commentait ce que nous avions entendu à nos petits postes de radio. Avant, je ne buvais pas, mais j’ai commencé là-bas à boire de la bière. Beaucoup en ont tellement pris l’habitude qu’ils n’ont pas su s’arrêter en rentrant en France, à la fin de la guerre.

Il n’empêche qu’à vingt-deux ans, nous avions hâte d’arrêter de boire des bières et de manger du sable ! J’avais vraiment l’impression de perdre mon temps et, quand a eu lieu, le 21 avril 1961, le putsch d’Alger> Voir la vidéo sur le site de l'INA, mené par quatre généraux de l’armée française opposés à la politique d’autodétermination proposée par Charles de Gaulle et son gouvernement, nous n’étions vraiment pas prêts à rempiler. Avec les copains, nous nous étions dit que nous ne suivrions pas les ordres si l’on nous enjoignait de poursuivre la lutte pour le maintien de l’Algérie dans le territoire français. Nous n’avions qu’une trouille, c’était de rester à vie là-bas à cause de ces crétins qui voulaient l’Algérie française, d’être réquisitionnés pour continuer la lutte contre la libération de l’Algérie.
Nous savions ce qui se passait à Paris, par la radio et par nos proches. J’avais eu le temps d’évoluer, de mieux comprendre les enjeux politiques et j’étais sûr, désormais, que l’Algérie devait être indépendante. Je me demandais souvent ce que nous faisions encore là-bas.

Une des réponses concernait la poursuite d’essais sur la bombe atomique. Le 25 avril 1961, j’ai été appelé avec d’autres pour aller déposer des bidons d’essence, une pompe et une vieille camionnette, non loin de l’endroit où la bombe allait exploser, à une quinzaine de kilomètres de la base, en plein désert, afin que les chercheurs puissent voir comment réagissaient ces matériaux sous l’effet de la bombe. Nous avons aperçu l’explosion de loin, le champignon énorme envahir le ciel et déployer son parapluie de cendres et de fumée. Les consignes de sécurité étaient minimes, nous ne risquions pas grand-chose, disait le discours officiel, je ne sais même plus si le risque d’irradiation des populations locales était envisagé. Le lendemain ou le surlendemain de l’explosion, j’ai tout de même eu droit à la combinaison blanche de protection antiradiation quand je me suis rendu sur le lieu où nous avions laissé les bidons d’essence, que j’ai retrouvés couchés, recouverts de sable. Il m’a ensuite fallu passer à la douche de décontamination, preuve que la nature de ces essais pouvait ne pas laisser indemne.

Il me semble qu’à l’époque j’étais souvent emporté par la fougue de la jeunesse et que je ne réfléchissais pas toujours aux conséquences de mes actes. Comme cette fois où nous nous sommes fabriqué une fausse perm, profitant du peu de galons que nous avions pour nous octroyer une semaine à Paris. Il fallait le faire ! Nous risquions d’être considérés comme déserteurs mais, sur le coup, nous n’avons pas réfléchi.
L’adjudant responsable du dépôt avait beaucoup de permissions à récupérer parce qu’il avait fait l’Indochine. Sur un an passé à Reggane, je l’ai vu à peine la moitié du temps. Au-dessus de moi, un sergent, un appelé peu concerné par la vie militaire, peu communicatif mais sympa et arrangeant : nous nous sommes mis d’accord, profitant que l’adjudant ne soit pas là, pour nous créer une fausse perm et nous offrir un petit séjour en France !
Je ne sais plus comment nous nous sommes débrouillés pour rentrer avec une foule de gradés très gradés et de civils, à bord d’un Breguet Deux-Ponts qui reliait directement Paris, ce qui nous évitait les étapes à rallonge et le voyage en bateau. C’était la première fois que je prenais l’avion. Ce dont je me souviens, par contre, c’est du cafard que j’avais en repartant du Bourget, où Carla et ma mère étaient venues m’accompagner. Je n’en menais pas large. J’avais beau savoir qu’il ne me restait plus que six mois, c’était tout de même difficile de quitter à nouveau ceux que j’aimais et mon pays.
Mes sentiments pour Carla devenaient une évidence. J’avais l’impression de gâcher des années précieuses de ma jeunesse. Vingt-neuf mois de ma vie, très exactement. J’aurais pu faire autre chose, vivre près de mes proches, avoir des enfants. J’aurais pu évoluer beaucoup plus professionnellement, ne pas perdre deux ans et demi de salaire. Néanmoins, cette expérience en Algérie m’a donné de la maturité, le goût de prendre des initiatives, de commander, ce que j’ai fait toute ma vie après dans mon parcours professionnel. Je me suis retrouvé dans un climat de responsabilité. Avant mon départ en Algérie, j’avais l’ambition de réussir mais pas celle de diriger. Et je me suis aperçu à l’armée que, même avec un petit grade, il me plaisait assez de tirer les ficelles.

Je suis revenu en France, en février 1962, et le cessez-le-feu a été proclamé le 19 mars suivant> Voir la vidéo sur le site de l'INA, après sept années et cinq mois de guerre. Notre boutade, à mes copains et moi, a donc consisté à dire qu’après notre départ, il n’y avait plus personne pour garder l’Algérie et que le gouvernement français avait été obligé de la donner aux Algériens !