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Biographie animée

Les femmes de ma vie

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Exemple Julia Exemple Marie Exemple Ysé

Ma mère, Marie, endosse le rôle elle aussi, mariée jeune et mettant vaillamment cinq enfants au monde. Mais la société enfle de nombreuses revendications. Mai 68 passe par là. Les femmes veulent s’épanouir autrement. Marie oscille entre un vrai bonheur d’être mère et le désir de s’inscrire dans la société en travaillant. Elle a des regrets.

Marie

À la maison, l’homme est souvent absent. Yves S., né à Plouescat en 1872, a répondu à l’appel du large et traverse les océans comme second maître des directions dans la marine marchande. Les escales sont rares. Françoise, après avoir été fille de ferme à Tréflez, fait des ménages tout en veillant à l’avenir de ses enfants. Madeleine fait ses études chez les sœurs à Brest et gardera de ses années de pensionnat une foi indélébile.

11Brevet supérieur institutrice

Après avoir obtenu son Brevet supérieur, elle est un temps institutrice dans le privé, puis suit des cours du soir pour passer l’auxiliariat et entrer à l’École publique. C’est une maîtresse engagée, aimant son métier, assez autoritaire, je crois. Une fois grand-mère, elle ne sera jamais à court de chansons à entonner en fin de repas et nous rigolerons un peu plus que ces gamins en ribambelle dans la cour de l’école !

Célestin M., le père de Marie, naît le 13 août 1904 à Lannéanou, dans le Finistère, au sud-est de Morlaix.

Jeune, il travaille à Brest pour les câbles sous-marins transatlantiques en tant qu’opérateur. Il envoie et déchiffre les messages en morse circulant entre Brest et Cape Cod aux États-Unis, transmis par câbles télégraphiques sous-marins. Ils sont au nombre de vingt et un entre la France et l’Amérique du Nord dans les années 30.
Une fois marié, il est employé aux PTT à Paris jusqu’à ce que la Seconde Guerre éclate. Pour lui permettre d’échapper au service du travail obligatoire durant l’occupation, l’entreprise Roux à Colombes, dirigée par le père de l’acteur Michel Roux, offre de l’embaucher. À la fin de la guerre, âgé de quarante ans, il réintègre comme contrôleur les PTT, rue Tronchet, à Paris, dans le quartier de la Madeleine, et y reste jusqu’à sa retraite.

11Les maillots de bain et barboteuses en laine gratouillent
11Les maillots de bain et barboteuses en laine gratouillent

Plus tard, avec Monique, la petite sœur arrivée au monde pour fêter la fin de l’Occupation, en 1944. Les maillots de bain et barboteuses en laine gratouillent et, gorgés d’eau, mettent des heures à sécher. Qui a fait cette magnifique trouvaille ?

Quand Marie est une très jeune fille, on diagnostique chez elle une primo-infection tuberculeuse.

Je crois qu’elle n’a pas douze ans. D’abord, on la cantonne à son lit ; elle doit absolument se reposer. Dans sa chambre ronfle un poêle à bois qui, un jour d’hiver, par une trop grande activité, met le feu au parquet. A-t-elle conscience de la fumée qui envahit alors tout le premier étage ? Commence-t-elle à suffoquer, incapable d’appeler ? Heureusement, ses parents et son frère montent à toute allure, parviennent à arracher le bois enflammé et le jettent par la fenêtre, dans la neige recouvrant le jardin.
On la change de chambre, elle respire ! Et puis on la change encore de lieu de convalescence. Au printemps suivant, elle part dans un préventorium à la montagne. Là-bas, elle fait l’expérience de la solitude et croit qu’elle va mourir quand, pour la première fois, elle observe du sang couler entre ses jambes. L’époque n’est pas aux grandes explications sur ce qu’on appelle les mystères du corps. Elle doit se débrouiller comme elle peut avec la féminité qui fait irruption en elle.

Marie fait ses études au lycée Racine à Paris. Elle est bonne élève. Elle veut devenir sage-femme. Mais, pour sa mère, elle vaut mieux que cela. Elle ne considère pas que Marie puisse être heureuse en faisant ce métier. « Tu feras des études universitaires, ma fille ».
Elle préfère qu’elle suive une autre voie, royale pour elle, déloyale pour Marie. Parce qu’elle se renie, pactise avec les troubles attentes de sa mère, ses projections autoritaires sur elle. Elle a faim d’autre chose, pourtant. De la vie naissante, du premier regard d’une mère sur son enfant. De l’enfantement.

Marie a cédé, elle aurait dû résister. Elle aurait évité le sentiment d’échec et les complexes qui l’ont rattrapée à une certaine époque de sa vie. Elle a manqué un rendez-vous ; à l’époque elle ne s’en est pas rendu compte, elle a préféré faire bien autre chose qui l’intéressait davantage, sans voir plus loin. Quand elle est arrivée à plus loin, elle a regretté de n’avoir pas prévu le plus tard. Le regret, disait-elle, est cruel et amer et laisse l’impression d’avoir gâché quelque chose, certaines possibilités et qualités qu’on a et qu’il faut essayer de développer ailleurs, vaille que vaille, si l’on ne veut pas rester sur un sentiment d’échec.

Marie fait ses études au lycée Racine à Paris. Elle est bonne élève. Elle veut devenir sage-femme. Mais, pour sa mère, elle vaut mieux que cela. Elle ne considère pas que Marie puisse être heureuse en faisant ce métier. « Tu feras des études universitaires, ma fille ».
Elle préfère qu’elle suive une autre voie, royale pour elle, déloyale pour Marie. Parce qu’elle se renie, pactise avec les troubles attentes de sa mère, ses projections autoritaires sur elle. Elle a faim d’autre chose, pourtant. De la vie naissante, du premier regard d’une mère sur son enfant. De l’enfantement.

Marie a cédé, elle aurait dû résister. Elle aurait évité le sentiment d’échec et les complexes qui l’ont rattrapée à une certaine époque de sa vie. Elle a manqué un rendez-vous ; à l’époque elle ne s’en est pas rendu compte, elle a préféré faire bien autre chose qui l’intéressait davantage, sans voir plus loin. Quand elle est arrivée à plus loin, elle a regretté de n’avoir pas prévu le plus tard. Le regret, disait-elle, est cruel et amer et laisse l’impression d’avoir gâché quelque chose, certaines possibilités et qualités qu’on a et qu’il faut essayer de développer ailleurs, vaille que vaille, si l’on ne veut pas rester sur un sentiment d’échec.

11Marie tombe amoureuse.

Marie tombe amoureuse

Il habite si près de chez elle qu’ils peuvent s’apercevoir du premier étage de chacune de leurs maisons. Il est étudiant en médecine, j’ignore en quelle année. À la Saint-Sylvestre 1957, elle est invitée chez lui et porte une robe en tissu brodé de fils d’argent que, bien plus tard, nous, ses filles, appellerons « la robe de bal » et dont nous ferons un déguisement de princesse. Marie semble en grande conversation avec sa future belle-mère, avant que la fête commence. Elles parlent petits fours ou grandes promesses d’avenir ?

11Les dunes de Keremma
11Les dunes de Keremma

Les dunes de Keremma. Papa est derrière l’objectif.
Marie est une femme naturelle et vraie. Il adore cela chez elle.

11Le 20 décembre 1959, Marie et Jean se fiancent à Bois-Colombes.

Le 20 décembre 1959, Marie et Jean se fiancent à Bois-Colombes.

Marie a vingt et un ans. Cela me paraît si jeune ! Mais c’est le lot de beaucoup de femmes de sa génération. Il paraît qu’elle a battu froid quelque temps à son futur fiancé. C’est vrai qu’il prend beaucoup de place et qu’elle peut avoir quelques doutes sur celle qu’il lui laissera !

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Elle était souvent ouverte aux amis. Inviter, organiser des fêtes, c’était fréquent. Elle était pleine de vie et d’affection Le jardin, immense parc d’attractions, lieu d’invention et d’épanouissement sans pareil. Les seringues piquées à Papa que nous remplissions d’eau, et avec lesquelles, bien cachés dans la haie donnant sur la rue, nous arrosions les passants. Les courses en cyclorameur, à vélo ; les concours sur échasses. Les balançoires et le jeu du lance-godasses – nos chaussures atterrissant souvent chez les voisins ! Et les films en super 8 de Papa, qui gardaient la trace de tout cela.

La cave et la corvée d’aller y chercher du vin : un film d’horreur, au moment où, dans le noir, il fallait tâtonner pour trouver l’interrupteur, puis remonter en vitesse, inquiet de s’être trompé de cru ou de couleur de vin L’espace devant la maison où nous avions inventé avec mes copains le concept du hockey sur patin ; des filets de protection pour les fraises du jardin faisaient office de buts. La planche à roulettes sur la rue, avec des tremplins artisanaux équipés de catadioptres pour assurer aux parents que la sécurité n’était pas négligée.

Ma cabane-bateau au grenier, avec ma dînette et mes poupées. Je forçais Fred à y jouer avec moi. Ma chambre verte avec deux fenêtres, mes plantes, mon journal intime caché dedans, mes livres Le jardin et ses primevères multicolores. Le potager avec les rangées de haricots, beurk ! et les kilos de fraises, mmm ! Les poules de Maman, tellement rigolotes quand elles s’échappaient du poulailler et qu’on leur courait après La table de la salle à manger avec les discussions où il fallait argumenter… ça me gavait, j’étais trop jeune !
Toujours beaucoup de monde… m’envahissant parfois.
Et puis, la maladie, la mort, les cercueils.

La chambre partagée avec Didi et mon bureau toujours mal rangé, ce qui l’agaçait terriblement. Beaucoup de complicité aussi : moi, vautré sur son lit et, elle, bien au chaud sous sa couette, on se racontait tout, dans sa grande chambre couverte d’affiches de ciné puis celle du grenier où l’on fumait des clopes en cachette ! Puis un cercueil placé dans le bureau, le temps du recueillement. Le sentiment, alors, d’être arrivé trop tard dans un lieu que beaucoup désormais cherchent à éviter. Une solitude, des retours d’école sombres. Des repas en tête à tête avec mon père, en attendant le retour de mes frère et sœurs le week-end.

Souvent, le soir, après une longue journée sans pause, Marie se met au piano.

La maison endormie, ou sur le point de l’être, respire autrement. De ma chambre du deuxième étage, je savoure ces moments de paix et d’extase.

11Défense droit des femmes

Au début des années 70, pleine période de mutation, les femmes revendiquent leur émancipation.

Marie a une trentaine d’années et déjà quatre enfants. Elle est entrée dans le moule des femmes de la génération précédente, mais reçoit de plein fouet l’appel des féministes à se libérer de jougs anciens, leur désir de relever la tête et ne plus accepter n’importe quelle subordination. Je crois qu’elle n’a ensuite jamais cessé de soupeser les limites qui étaient les siennes et de chercher comment les dépasser.

11Marie Elle ne choisit pas de s’en aller juste avant le printemps.

Elle ne choisit pas de s’en aller juste avant le printemps, sa saison préférée.

Elle a même planté des primevères au jardin, histoire de se donner du courage pour sortir de son sale hiver. Je suis là, avec ma sœur, au moment où elle ne résiste plus. On la veille depuis quelques jours, parce que la maladie ne fait pas de cadeau et creuse son ornière en douce.

Longtemps, ses longs cheveux bruns de jeune fille, sa maigreur, sa fausse pesanteur de presque morte me hantent. Et la démarche minuscule qu’elle a, à la fin. Et son écriture, toute tremblée, sur la carte de mon dernier anniversaire avec elle.
J’ai vingt-deux ans et elle est ma première douleur d’amour, mes premières noces désavouées, ma brisure.

Marie
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